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Mardi, 22 Mai 2018

  •   Gilbert Naccache
  • samedi 23 novembre 2013 08:13

Tunisie : chronique d'un enlisement prévisible

 

Pour Gilbert Naccache*, tout indique que la crise politique en Tunisie, « tant qu'elle est confinée dans la sphère politique de lutte pour ou autour du pouvoir, va perdurer » et que « le fameux dialogue, panacée où s'est engouffrée l'UGTT, va encore piétiner ». La solution, souligne-t-il, viendra « de la base et non des directions politiques actuelles ».

 

Ils ont atteint leur but : ils ont réussi à embrouiller les Tunisiens, à les décourager, à les désespérer.

Personne ne sait comment s'en sortir, la situation politique a l'air complètement bloquée, on ne voit pas comment agir, si tant est que l'action a un sens ; la situation sécuritaire préoccupante nous pousse à nous jeter sans réfléchir dans les bras d'un corps sécuritaire, seul rempart, croit-on, contre les terroristes, dont on entend parler mais qu'on ne voit pas. Au milieu de tout cela, une situation économique qu'on dit catastrophique, que le peuple ressent comme plus que désastreuse, mais qui n'empêche ni les nantis ni les élus de vivre sans angoisse ; et cette situation, dont les politiques d'opposition se plaisent à rendre le gouvernement de la troïka responsable, sans pour autant indiquer les mesures qu'il faudrait prendre et que eux, opposition, prendraient s'ils étaient au gouvernement, paraît également sans issue. Et peut-être est-ce pour cela que l'on a applaudi à l'idée – qui, pour l'instant ressemble à une chimère – d'un gouvernement de technocrates, dont on ne sait quand pourra être désigné le chef. Et peut-être cela explique-t-il l'entêtement avec lequel on poursuit l'idée de« dialogue national »malgré les signes de refus de ce dialogue que ne cessent de donner certains des protagonistes.

Résumons : après le 25 juillet, après le second lâche assassinat politique d'un député de l'opposition, toute la population s'est dressée pour demander la démission du gouvernement, jugé par tous responsable de cette situation. Le sit-in du Bardo a été lancé par les jeunes, qui demandaient la démission du gouvernement et la dissolution de l'ANC, origine des décisions qui ont mené à cette situation - j'avais eu l'occasion d'émettre les plus grandes réserves vis-à-vis de ce mot d'ordre qui aurait débouché logiquement sur un appel à un coup d’État de forces armées. Ce mouvement a été rejoint rapidement d'abord par les partis de l'opposition, puis par les députés de ces partis, paralysant l'action déjà poussive de l'Assemblée constituante. Ces partis, que rien dans les demandes des jeunes ne menaçaient directement, y compris ceux dont les intérêts politiques rejoignaient ceux du RCD, ont profité de l'immense mobilisation pour faire finir l'action en eau de boudin : ils ont abandonné la demande de dissolution de l'ANC, et ainsi trahi les jeunes qui avaient cru en leur bonne foi, dès lors qu'ils ont obtenu que l'on renonce à la loi de protection de la révolution(élimination des ex-responsables RCD des prochaines élections), que soit renvoyé une fois de plus le lancement de la justice transitionnelle et qu'un représentant d'un parti ex-RCD (Morjane, en l’occurrence) puisse de nouveau jouer un rôle politique d'importance. Et l'idée de dialogue national incluant les partis politiques et les organisations de la société civile a été lancée, fermant la porte à la mobilisation populaire (le peuple est paradoxalement exclu de ce dialogue, n'étant représenté pas personne) et donnant un sérieux répit au gouvernement provisoire, qui s'accroche avec détermination à des fonctions que personne en vérité ne lui dispute. Le dialogue national se présente comme une manœuvre des islamistes pour gagner du temps, certes, mais il faut rappeler que Nahdha a mis déjà longtemps pour l'accepter. L'initiative est-elle alors une de ces erreurs politiques que l'opposition a multipliées depuis le 14 janvier ? Cela ne paraît pas si simple, l'enlisement des discussions servant en fin de compte ceux qui, en s'appuyant sur leur police « républicaine »(au fait le régime de Ben Ali était bien officiellement une république?) pour « protéger la population » d'un terrorisme dont il est difficile d'innocenter complètement au moins une partie des islamistes de Nahdha, contre lesquels on brandit la menace d'une intervention populaire, comme si on était en mesure de commander ce peuple à sa guise...

La situation politique était déjà fort complexe, la transparence dont nous avaient juré tous les candidats aux élections qu'elle serait leur plus grande préoccupation s'est perdue dans les dédales des doubles discours et des manœuvres de coulisse, des coups tordus des uns et des autres, des nominations d'incapables à des postes-clé ; ces postes ne paraissent importants que si le caractère très centralisé du régime politique ne change pas, et on ne voit personne réellement désireux de le changer : le culte de l’État et de son prestige ajoute à l'opacité d'une situation où cet État apparaît en pleine déliquescence, où des fonctionnaires de police défient la hiérarchie et accusent les dirigeants du pays, lancent des ultimatums...

Les préoccupations sécuritaires, qui deviennent un prétexte pour réhabiliter les forces de répression, dont les martyrs passent en priorité devant ceux de la révolution, tombés il y a trois ans sous des balles de ces forces de répression, devenues comme par enchantement, républicaines, syndicalistes et attachées au succès de la révolution. Mais elles ne parviennent pas à convaincre de leur efficacité dans la lutte antiterroriste (ou bien elles refusent de communiquer, transparence, où te caches-tu?) et laissent entendre que le gouvernement les bride dans cette lutte (et ne paraissent pas pressées de respecter les droits de l'homme...). De là à ce que resurgisse l'idée d'un scénario à l'égyptienne, justifié par les bruits que l'on répand d'une préparation militaire des islamistes et de la multiplication des camps d'entraînement...

C'est sans doute la crainte d'un tel scénario qui pousse Nahdha à feindre de vouloir dialoguer, et peut-être même à finir par accepter de quitter le gouvernement. Et on ne voit pas ce qui ferait qu'un tel scénario ne se retourne pas en fin de compte contre la révolution, visant à rétablir un État de parti unique semblable à celui contre lequel s'est mobilisé le peuple révolutionnaire. C'est cette même crainte qui est peut-être derrière les changements de tactique de certains nahdhaouis, qui semblent vouloir négocier un partage du pouvoir d’État avec les anciens RCD, laissant encore une fois sur la touche, et le peuple, et tous les militants qui, croyant défendre les libertés, n'ont en fait défendu que la réaction.

Alors que la désespérance gagne de plus en plus de Tunisiens qui ne discernent aucune voie de solution véritable, les signes d'éclatement des contradictions, et des abandons, au sein de ces partis se multiplient : c'est ainsi que, dans le cadre d'une tactique d'union avec Nida Tounès « contre l'ennemi commun », le Front populaire ne parvient plus à mobiliser qu'une infime partie de ses militants ; des éléments de Nahdha, mécontents des tractations de leur direction avec les destouriens honnis, quittent leur parti pour rejoindre le CPR, jugé plus intransigeant. Et ce mouvement d'abandon des partis, concomitant de ce que les militants estiment des trahisons des principes de la part des directions, ne fait que commencer.

Tout indique que la crise, tant qu'elle est confinée dans la sphère politique de lutte pour ou autour du pouvoir, va perdurer, que le fameux dialogue, panacée où s'est engouffrée l'UGTT, pour ne pas parler des trois autres membres du quartette - « mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ? » - va encore piétiner, laissant davantage de temps à Nahdha, qui pense qu'en nommant des fidèles dans les postes-clé de l'administration, elle aura la mainmise sur l’État...

Que peut le peuple dans de telles conditions ? Les politiques ont monopolisé la vie politique, excluant, comme à leur habitude, le peuple de la participation à cette vie. Ce n'est donc pas sur ce terrain que celui-ci, que tous ceux qui sont aujourd'hui écœurés, doivent intervenir. Laissant les politiques à leurs luttes intestines, comptant sur eux pour se neutraliser, ou à tout le moins maintenir un certain équilibre des forces, il leur faut choisir un autre terrain et d'autres méthodes d'intervention, et en discuter largement dans un proche avenir, afin de sortir du désespoir.

Je sais que cela peur sembler décevant à qui voudrait des solutions immédiates à la situation. Je ne peux que rappeler que la révolution a été en Tunisie un phénomène parti du bas et qui a mis des années à mûrir, et dont les différentes directions politiques n'ont fait que dévier le cours. Les solutions également viendront de la base, de la lutte des révolutionnaires, et non des directions politiques actuelles. Que certaines de ces directions rejoignent la lutte du peuple, tant mieux, mais elles ne paraissent pas aujourd'hui en mesure d'en diriger ne serait-ce qu'un moment.

 

(*) Gilbert Naccache est né en 1939 à Tunis. Il fait ses études supérieures à Paris à l'institut national agronomique. De retour en Tunisie, il travaille au ministère de l'Agriculture comme ingénieur agronome. Ses activités politiques au sein du groupe de gauche radicale Perspectives lui valent d'être arrêté en mars 1968 et lourdement condamné. Il ne sera libéré qu’en 1979. Cristal, son premier livre, publié en 1982 à Tunis (et réédité en 2001 aux Editions Chama) est un roman qui raconte son expérience carcérale, également évoquée dans Le ciel est par-dessus le toit, un recueil de textes paru en 2005 aux Editions du Cerf (Paris). Il a publié en 2009, chez ce même éditeur, Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? Itinéraire politique d'un opposant à Bourguiba (1954-1979) et plus récemment, en janvier 2012, aux Editions Mots passants (Tunis), Vers la démocratie?


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