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Samedi, 21 Avril 2018

  •   Gilbert Meynier
  • jeudi 9 mai 2013 13:03

Les femmes pendant la Révolution algérienne: mythes et réalités

 

Si des centaines de femmes ont rejoint l’Armée de libération nationale entre 1954 et 1962 était-ce grâce à une politique de recrutement systématique du FLN ? Non, répond ce texte* de l’historien Gilbert Meynier**. Il rappelle que la participation féminine à la Révolution algérienne « s'est faite spontanément, dans le feu de l'action » et que même si le rôle patriotique des Algériennes était évoqué dans les textes officiels du FLN, celui-ci n’était pas toujours préparé à voir affluer dans ses rangs des jeunes militantes. Il les a affectées le plus souvent à des tâches entrant dans le cadre de leurs « prérogatives naturelles d'épouses, de mères, de ménagères et de citoyennes » et plus rarement à des tâches de direction comme cela a été le cas dans le Nord-Constantinois.

 

L'Algérie n'a jamais produit de Tahar Haddad (1), ni de Qassim Amin, a fortiori de Mansour Fahmi (2). Et Madame Chentouf fut, à l'U.F.M.A. (3) une bien pâle réplique de Hodâ Anim Cha'rawi (4). L'Égypte, par comparaison avec Algérie, n'avait pas été vraiment colonisée et ses élites avaient eu beaucoup plus la faculté de se remettre librement en question que des Algériens, obsédés par la domination étrangère et le couvercle colonial. L'inspirateur originel de la salafiyya (5), à la fin du XIXe siècle, Mohammed Abdouh, avait fait l'exégèse du Koran dans un sens qui était loin d'être agressivement antiféministe. Mais son successeur Rachid Ridha tordit le bâton dans un sens résolument conservateur. Et ce fut cette version qui fut retenue, pour l'essentiel, parmi les 'ulamâ- algériens, même si, en privé, tels de leurs dirigeants purent avoir un comportement quelque peu différent des prescriptions qu'ils édictaient. Comme le fait remarquer Monique Gadant (6), le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, paru en 1949, ne fut pas lu par les élites algériennes, a fortiori bien sûr par les militants du M.T.L.D. L'eût-il été qu'il les eût sans doute scandalisés et qu'ils l'eussent rejeté, tout comme, au Parti Communiste Français, Jeannette Veermersch refusait le féminisme au nom de la lutte des classes.

Or les femmes ont participé à la guerre de libération. Si l'on en croit Frantz Fanon, au FLN, "la femme pour le mariage (aurait) fait place à la femme pour l'action" (7). En un sens ce ne fut point faux. Si ce n'est que le rôle des femmes  a été médiatisé par le FLN sur le mode héroïque à la face d'un public occidental progressiste heureux de vérifier que ces Algériens qui combattaient n'étaient pas des passéistes. Or les Algériennes n'ont jamais vraiment pris les armes au maquis, sinon sur des photos ou leur qualité de maquisardes leur valait le port d'armes attaché à leur fonction et l'érection obligée de ces armes vers l'objectif. Les Algériennes armées en uniforme qui campent sur fond de soleil couchant dans une posture martiale inspirée dans les pages de Résistance algérienne (8)  ou, les mujâhidât studieuses et compassées, au regard baissé sur une lecture, avec en arrière-plan un fond indistinct mais tourmenté, de l'Almanach de Résistance Algérienne 1957, renvoient plus à l'atmosphère d'un opéra révolutionnaire chinois qu'à la norme de la réalité.

En réalité, les femmes ne sont pas venues au combat par recrutement systématique du FLN Leur "participation s'est faite spontanément, dans le feu de l'action" (9). Parties au maquis pour participer en commun à la libération de leur patrie, elles pensent ainsi, ce faisant, échapper aussi à l'étouffoir patriarcal. Et le départ, toujours mal vu par la famille, ne fut pas facile. Le FLN/ALN, lui, n'a guère pensé à "utiliser systématiquement ce formidable réservoir d'énergie" (10). Le fichier officiel des mujâhidât, pour autant que l'historien puisse se fier à lui, place les femmes à 3% seulement du nombre des mujâhidûn. Il n'y eut semble-t-il aucune décision pesée d'employer les femmes. Leur arrivée aux maquis se fit au coup par coup, dans l'urgence et le pragmatisme, en particulier au lendemain du début de la grève des étudiants et des lycéens en mai 1956. Mais il est probable que les dirigeants de l'ALN ne s'attendaient pas à ce que les filles de terminale répondissent à l'appel comme les garçons et voulussent passer au maquis. Dans bon nombre de cas, des responsables du maquis eurent donc sur les bras des jeunes filles dont personne ne leur avait dit quel bon usage patriotique il convenait d'en faire.         

Les femmes sont globalement considérées comme ce que l'écrivain français Ernest Pérochon appelait, dans un best-seller de l'après-guerre de 1914-18, « Les Gardiennes ». D'abord, les femmes sont maintenues dans leur rôle de reproductrices. Plusieurs codes juridiques élaborés dans les wilâya(s) prescrivent que la femme enceinte condamnée à mort ne soit pas exécutée avant d'avoir accouché. Ensuite, aucune ne fut une vraie jundiyya (11). Les junud étaient tous des hommes malgré la célébration ennoblissante  de toute une littérature algérienne officielle qui célèbre à l'unisson la femme, présentée comme membre à part entière d'un grand corps indistinct transfiguré par l'héroïsme (12).

Elles sont utilisées dans des fonctions (13) qui ne sont jamais très éloignées des tâches ménagères ou de l'éducation familiale des enfants, bref de l'univers censé leur appartenir en propre, celui du foyer. Elles sont tolérées, pour l'essentiel, dans des tâches réputées être traditionnellement féminines. Reprenant spontanément ce que Gramsci appelait le senso commune, nombre de textes du FLN enfoncent d'ailleurs le clou: les femmes sont faites pour se claquemurer aux choses du ménage et élever les enfants en leur inculquant les sains principes émanés des valeurs arabo-musulmanes confondues commodément avec le respect de l'ordre masculin. Les femmes du peuple, surtout, plus massivement analphabètes que les hommes,  sont maintenues dans des rôles qui les confortent dans leur réclusion et leur instrumentalisation par les hommes. Et jamais on n'a eu sous les yeux de déclaration de dirigeants du FLN appelant, comme Lénine l'écrivit à défaut de le réaliser,  les cuisinières à êtres chefs de gouvernement.

Un tract de début 1957 distribué dans l'Ouest Constantinois enjoint de préparer la femme « aux tâches de la libération et de construire l'avenir algérien dans le cadre de ses prérogatives naturelles d'épouse, de mère, de ménagère et de citoyenne » (14).

 

Des femmes commissaires politiques

 

Citoyenne tout de même, mais en dernière rubrique. Au maquis, 42% d'entre elles auraient été infirmières, 44% cuisinières et blanchisseuses (15). D'après Ali Kafi,  dans la wilâya 2, des femmes seraient devenues  responsables au niveau douar, et même commissaires politiques. Et, d'après les recherches de M. Sadek Sellam, dans la 4, une femme aurait même été responsable de hiyya (16). Mais ailleurs qu'en W2 et en W4, aucune source ne mentionne ce niveau d'activités. Comme les combattants masculins, les femmes sont rangées en mujâhidât ou en simples musabbilât (17) selon la nature des services qu'elles rendent. Mais cette égalité est trompeuse: dans le fichier officiel des "Anciens Moudjahidines", les grades sont indiqués sur les fiches des maquisards, mais cette mention n'existe sur aucune fiche de maquisarde (18). Les grades sont réservés aux hommes. Pas plus d'ailleurs que dans aucune armée du monde, imaginer une colonelle de wi­lâya relève du délire imaginatif.

Sont dévolues aux femmes des tâches de ravitaillement, d'hébergement et d'entretien des combattants. Elles peuvent approvisionner en eau les hommes lors des combats, être agents de liaison ou guides aux frontières de la Casbah ou à la limite des camps de regroupement. Dans ce domaine, le voile peut rendre des services et elles ont la satisfaction de voir des hommes s'y lover pour passer inaperçus. Elles peuvent plus rarement être collecteurs de fonds, de médicaments, de vêtements. Lorsqu'elles ont une qualification, elles peuvent être couturières, tisseuses, voire secrétaires, et surtout infirmières. Certaines d'entre elles ont laissé leur nom  glorieux au martyrologe des maquis, comme Malika Gaïd. Comme le célèbre Révolution, le journal de la W4,  elles choient les guerriers privés d'attentions féminines à leur arrivée dans les refuges. Elles les réconfortent, les soignent, leur préparent le café et les repas, leur préparent le gîte et continuent à travailler tard dans la nuit avant de rejoindre une couche toujours soigneusement distincte de celle des hommes comme le stipule le règlement de la wilâya. Dans la 1, par exemple, « il est interdit aux infirmières de s'introduire et de coucher au milieu des combattants. Elles ne doivent fréquenter que les civils et seulement les femmes. Le frère Mekki Hihi est chargé des infirmières » (19). Éduqué et policé, le capitaine Hihi dut être chargé des contacts avec les femmes parce qu'on imaginait avec raison qu'il saurait, dans la rude ambiance des Aurès,  avec elles garder contenance et leur parler.

Plus généralement, en dehors du FLN/ALN, mais en conformité avec son combat, les femmes entretinrent le moral de la société. Elles lui dirent de ne pas désespérer aux heures sombres. Elles scandèrent de leurs youyous les événements fastes. Dans le bled, elles surent parfois  ici et là se mobiliser pour s'exprimer. Les rapports français notent, à partir de 1960-61, la multiplication de manifestations de femmes.  Les femmes ne furent, au sein du peuple, pas les dernières à célébrer l'indépendance.

Si dans quelques cas, des femmes de forte personnalité purent s'imposer -comme la célèbre infirmière Mimi (Myriam Bent Mohammed) en wilâya 4-, très souvent celles qui voulaient échapper à leur condition de marginales étaient regardées de travers et vite vues comme des débauchées. Étudiante en droit, Zohra Driff ne voulut pas rejoindre le maquis dans son Sersou natal et préféra s'engager dans la Zone Autonome d'Alger. De fait, dans l'exceptionnel contexte citadin de guerre, il y eut à Alger une certaine égalité dans la camaraderie de combat. Les jeunes filles de la « bataille d'Alger » -Hassiba Bent Bouali, Djamila Bouhired, Djamila Boupacha, Zohra Driff...- prirent l'initiative d'organiser de petits meetings de femmes sur les terrasses de la Casbah. Elles côtoyèrent les hommes avec naturel et prirent part aux décisions. Elles furent sans doute celles qui illustrèrent le mieux l'accession à la modernité. Le journal de la regrettée Baya Hocine, qui relate ses expériences militantes à Alger et son séjour à la prison de Barberousse, fournit à cet égard un témoignage de qualité émouvant.

Mais, dans les quelques cas où des Algériennes voulurent emboucher les trompettes de l'émancipation promise par la France en 1958, la réaction ne se fit pas attendre.  Plusieurs furent molestées. Au moins l'une d'entre elles fut assassinée à Medea. Encore une fois, et comme tout au long de l’histoire de l’Algérie coloniale, le colonisateur truquait le jeu: l'émancipation perturbait le réflexe communautaire patriarcal, et à ce titre elle était instrumentalisée par les Français en arme contre le patriotisme algérien tant il est vrai que les femmes ont toujours été un enjeu durant la période coloniale. Pour le FLN, la France ne pouvait que vouloir entraîner les musulmanes dans la bassesse des mœurs et la destruction de leur honneur; des musulmanes qui avaient tout ce qui leur fallait: « Notre religion, depuis quatorze siècles, a accordé à l'homme comme à la femme le droit à la liberté, à l'instruction, au combat pour la défense de son pays », proclamait une directive de la wilâya 2 (20). Le commandement sentit-il le danger? En tout cas, fin 1958, une directive de quatre pages intitulée « propagande ennemie vis à vis de la femme - contre-propagande de l'ALN » définit les thèmes d'une contre-offensive. Dans toutes les wilâya(s), des proclamations furent adressées aux Algériennes. En 1959, l'une d'elle disait, dans  la wilâya 4: « Algérienne...! Par dessus les montagnes, les vallées et les torrents, tes sœurs du maquis te clament cet appel... N'entends-tu pas les cris d'Algériennes et d'Algériens suppliciés? N'entends-tu pas le fier appel de Djamila Bouireb (sic)?... Tous te clament NON! Il ne faut pas que nos souffrances et notre sacrifice soient vains. Rejette avec mépris les sollicitations hypocrites des colonialistes qui voudraient, sous le couvert d'une "émancipation", anonyme (sic) de dépersonnalisation, te couper de nous, te couper de ton peuple, te dénaturer, tuer ton âme, ton honneur! Ne trahis pas l'Idéal National pour lesquels sont tombés tant d'Algériens et d'Algériennes. Ne trahis pas cette patrie bien-aimée, son drapeau, son histoire et sa civilisation, les trahir, c'est te trahir toi-même, les renier c'est te renier toi-même, te dessécher, t'avelir (sic), te vouer au déshonneur, au mépris et à la colère du peuple et des générations futures. Algérienne...! ... N'entends-tu pas, l'heure est exaltante! Un avenir de dignité, de bonheur, de liberté et d'intense épanouissement de ta personnalité d'Algérienne et de musulmane t'attend! SACHE LE MÉRITER. Avec l'aide de Dieu, car notre cause est juste et sacrée, l'Algérie sera libre et indépendante! » (21).

 

Des gardiennes de l’« honneur national »

 

Plus communautairement machiste encore, au même moment, une semblable proclamation de la W2 brode anxieusement sur les  Françaises sans voile, hantant les dancings et les spectacles, comme Mesdemoiselles Sid Cara et Kebtani « et autres traîtresses de la religion et de la patrie » (sic): de tels modèles pour les musulmanes ne peuvent qu'inciter « son armée (de la France, NDLA) dépravée d'attaquer ton honneur, de te détourner de la participation à la libération de ton pays, de ton soutien à ton gouvernement, ton Front et ton Armée afin d'empêcher d'assumer ta responsabilité vitale: c'est à dire gérer les affaires de ton foyer qui est la première école où se forment l'amour et la quiétude, et qui prépare la génération future...Algériennes! Vos sœurs et vos frères vous conseillent de rejeter à sa face ces libertés trompeuses et de fournir aux militantes et militants du FLN les noms des traîtresses qui espionnent et propagent la politique de l'ennemi » (22).

Pour parler clair, la morale sexuelle qui s'impose aux femmes est particulièrement sourcilleuse. Et sur ce chapitre, loin de contester radicalement l'ordre familial comme cela put être allégué par tels chercheurs étourdis, le FLN fait pratiquement de l'émancipation un synonyme de trahison. Il récupère la culture patriarcale et la fait fonctionner en tant que substitut du père patriarcal.

En wilâya 3, tout au moins, et en tout cas jusqu'en 1959, la vérification de la virginité des recrues mujâhidât est un préalable. Plusieurs femmes algériennes refusèrent ce contrôle humiliant qui violait leur intimité et eurent des ennuis avec la direction de la wi­lâya. Parmi elles des femmes encore en vie et qu'il n'est pas décent de nommer. Une militante européenne, venue du PCA et de la « bataille d'Alger », refusa elle aussi mordicus cette dégradante vérification. Elle fut tuée peu après dans une embuscade de l'armée française. A responsabilités égales, quand le cas se présentait, les femmes étaient toujours subordonnées aux hommes.  La doctoresse Nafissa Hammoud, d'une notable famille d'Alger, venue spontanément au maquis,  se fit préférer pour la direction du service de santé de la wilâya le docteur Mustapha Laliam, venu pourtant après elle et envoyé par Tunis. Il était difficilement imaginable que des femmes pussent commander à des hommes. Les deux médecins trouvèrent d'ailleurs heureusement suffisamment d'atomes crochus pour lier commerce et se marier.

L'ALN remplace donc le père dans la gestion du bon sexe. Elle se réserve le droit d'autoriser, ou non, le mariage aux junud qui en font la demande. Dans une mintaqa de la W3, en juillet 1960, "le maquisard marié sans autorisation de l'ALN et à l'insu des populations sera exé­cuté. Si le mariage n'a pas été autorisé mais conclu conformément au droit musulman, l'intéressé sera condamné à un mois de prison puis déplacé. Les sous-officiers et officiers encourront les mêmes peines, auxquelles s'ajoutera la dégradation" (23).

Dans la plupart des cas, les solutions qui sont retenues sont conservatrices. A titre d'exemple, le PV de la réunion « qadî(s) et habûs » de la W1 du 10 octobre 1960 (24) est, sur le chapitre des femmes, un recensement sans surprises de la tradition la plus fossilisée: la polygamie est interdite à celui qui ne peut pas payer, la dot est fixée, « pour les vierges et les adolescentes » de 6 000 à 30 000 F; la wilâya doit s'employer « pour mettre un terme à la débauche » à marier sans délai les vierges et les filles  restées sans époux ; l'épouse qui prétend être veuve doit apporter la preuve de la mort de son époux. Au sujet des plaintes pour viol déposées par les femmes, « le majlis (25) a décidé qu'il fallait refuser d'accepter toute requête émanant de femmes qui se plaindraient d'avoir été contraintes par la force à la débauche et qui n'en apporteraient pas la preuve, et qu'il fallait mettre un frein à la calomnie. (Il est vrai que) cette limite à la calomnie concerne quiconque accuse un tiers de fornication, que ce soit un homme ou une femme et qui n'en apporterait pas la preuve. Cela conformément aux paroles de Dieu (Koran): ceux qui accusent les femmes vertueuses et qui ne produiraient pas quatre témoins, donnez leur 80 coups de fouet. N'acceptez par leur témoignage... »

Même si, ici et là, quelques responsables s'inquiètent des répudiations excessives,  le FLN refuse que la France veuille, en 1959, réglementer le divorce et interdire la répudiation. Certes, le FLN avait à se prémunir contre les tentatives visant à dissocier la résolution patriotique des Algériens. Le Moudjahid proteste avec indignation contre « cette nouvelle atteinte de la France à l'islamisme » (sic) (26). « Ainsi des Français, au surplus chrétiens ou de confession israélite comme l'est paraît-il M. Michel Debré, ont osé de propos délibéré, porter atteinte au Coran, de par son essence immuable (alors que) la religion est un domaine qui relève exclusivement de la communauté des croyants ».

Mais ce faisant, la direction du FLN élude la question de la répudiation. Par défaut, il l'avalise. Comme dans nombre d'autres cas susceptibles de remettre  en question des injonctions mises au compte du sacré, le FLN ne lutte pas d'émulation avec les Français sur le plan de l'émancipation des sœurs. Il ne fait pas marcher de pair la libération de la patrie et la libération des femmes. Au mieux, il reste muet: qui ne dit mot consent.

Une stricte moralité est prescrite dans le mariage. Sauf exception -celles, parfois, des grands chefs-, les épouses des guerriers ne vivent pas avec leur mari. L'adultère, pour la femme, est généralement puni de mort. Les cas, pour le mari, ne sont pratiquement pas poursuivis, sauf s'il s'agit de viols, et encore, plusieurs viols légaux ont été l'apanage des seigneurs de la guerre: en wilâya 3, les mémoires de Mohamed Benyahia offrent une anthologie des recours au droit de cuissage, conjugué dans un cas avec l'égorgement des victimes, ce dont il ne semble pas que l'officier coupable ait jamais été puni. Toujours en W3, un capitaine se réserva une jeunette échappée par patriotisme de son milieu protégé de Bejaia, la cloîtra, et lui imposa le mariage alors qu'il était déjà marié. Mais elle finit par s'échapper. Djamila Amrane mentionne cinq cas de maquisardes qui auraient été exécutées (27). En wilâya 4, si l'on en croit du moins le témoignage d'un rallié, un officier supérieur aurait égorgé sa compagne en public. Mais le fait n'a pu être recoupé et, donc, vérifié par l'historien.

 

Le Congrès de la Soummam et les femmes

 

Sur un mode heureusement moins sanglant, la morale officielle entérine naïvement, et comme étant naturelle, la supériorité des hommes et fait des femmes les femmes-objets des guerriers. A ces incarnations de la virilité leur sont naturellement destinées les jeunes filles comme il faut de l'ordre moral FLN La charte de la Soummam, qui avait défini les domaines d'intervention des femmes sans leur assigner l'éventualité d'un rôle politique de décision, était déjà en retrait sur ce qui se passait vraiment, en tout cas sur ce qui était advenu pendant la grande répression d'Alger de 1957. Le texte avait ingénument magnifié « l'exemple récent de la jeune fille kabyle qui repousse une demande en mariage parce que n'émanant pas d'un maquisard (qui) illustre d'une façon magnifique le moral sublime qui anime les Algériennes ».

La leçon était claire, dans son narcissisme masculin ordinaire, pour les femmes comme pour les hommes: non guerriers s'abstenir. Abbane lui-même, en arrivant au maquis pour le congrès, avait marqué son étonnement et s'était attendri sur ces jolies jeunes filles qui avaient choisi la vie dure des maquis: pour lui, elles n'étaient pas vraiment à leur place. Encore que, à la réflexion, les choses étaient peut-être en train de changer. En tout cas,  les femmes participèrent à leur manière au congrès: elles offrirent aux congressistes du café et des figues et elles lavèrent leur linge.

Malgré ces contributions, les résolutions de la Soummam ignorèrent quasiment les femmes. Elles n'en traitèrent que sous les rubriques « moyens d'action et de propagande » et « transformer le courant populaire en énergie créatrice » (28). Les femmes y étaient abordées en sixième et dernière position d'une liste qui comprenait dans l'ordre 1 le mouvement paysan, 2 le mouvement ouvrier, 3 le mouvement des jeunes, 4 Les intellectuels et professions libérales, 5 les commerçants et artisans. Bref, le texte de la Soummam faisait de l'incontestable adhésion des femmes algériennes à l'idéal de libération un argument de conservatisme misogyne implicite.

Le programme de Tripoli, de son côté, ne portait pas vraiment le fer. Il se limitait à des déclarations d'intention générales contre « les préjugés sociaux et les croyances rétrogrades ». Aucun texte, enfin, dans des cénacles et des rédactions exclusivement masculins, n'abordait la question du machisme dans la société, de la répartition sexuelle des rôles et des tâches, des stéréotypes du patriarcat si prégnants dans l'idéologie communautaire. Le texte de Tripoli notait bien les attitudes « négatives » envers les femmes, mais sans leur accorder une place spécifique, ennoyées qu'elles étaient dans la partie « réalisations des aspirations sociales des masses », en cinquième et dernière position après 1/ l'élévation du niveau de vie, 2/ la liquidation de l'analphabétisme et le développement de la culture nationale, 3/ l'habitat, 4/ la santé publique. Mais aucune analyse n'était même esquissée sur le sujet: rappelons que, à Tripoli, il fallait faire œuvre consensuelle.  Il n'y avait que des hommes au C.N.R.A. et au C.N.R.A. les guerriers eurent toujours le dernier mot (29).

Dès l'arrivée des citadines aux maquis, il y eut des mises en garde et des récriminations sans nombre des directions des wilâya(s). C'est que, malgré la surveillance aiguë, l'étanchéité ne put jamais y être totale entre les hommes et les femmes. Les femmes étaient réputées perturber les hommes; elles risquaient d'amollir les guerriers en leur faisant penser à autre chose qu'à la révolution. Plusieurs rapports de petits cadres accusaient aussi les femmes montées au maquis de mauvais esprit: elles rechignaient, discutaient, voulaient donner leur avis en politique. Et elles étaient souvent plus instruites que la plupart des hommes qu'elles côtoyaient. Dès 1956-57, des remontrances particulièrement misogynes montent au PC de la wi­lâya 2.

En tout cas, fin 1957, la décision fut prise de faire sortir les femmes du milieu clos masculin des maquis et de les diriger sur l'extérieur ou dans des centres civils. La décision fut justifiée par la dureté de vie à laquelle s'accommodaient mal des jeunes filles, souvent citadines, et qui souffrirent en effet. Mais elles protestèrent contre la décision qui les frappait. Certes, au même moment, nombre d'étudiants et de lycéens de sexe masculin ayant rejoint les maquis furent dirigés vers l'extérieur pour y achever leurs études, mais ils ne le furent pas tous, loin de là: dans l'été 1958, les purges d'Amirouche, à leur paroxysme, firent de nombreuses victimes parmi eux dans la forêt de l'Akfadou. A l'inverse, la quasi-totalité des femmes disparurent des maquis. Se distinguant particulièrement par sa misogynie, le conseil zonal de la Wilâya2 mintaqa 2 rédigea fin 1958 une longue directive spécialement consacrée aux femmes: « Nous rappelons encore une fois qu'il est interdit d'enrôler les femmes dans les centres, quels que soient les résultats et les avantages. Nous vous informons de même qu'il est formellement interdit à toutes les femmes de rejoindre nos rangs; si elles rejoignent nos rangs, elles doivent être refoulées à leur destination d'origine, même si l'ennemi les appréhende. Ceux qui accompagnent ces femmes doivent être punis par la peine capitale » (30).

Dans la W5, le capitaine Si Allal avertit ses subordonnés et traça un programme clair pour l'avenir:« Je vous rappelle une dernière fois qu'il est interdit de recruter des djoundiates (31) et des infirmières sans autorisation dans la zone. Dans l'Algérie indépendante, la liberté de la femme musulmane s'arrête au seuil de sa porte. La femme ne sera jamais l'égale de l'homme » (32).

Seules quelques infirmières restèrent, à la demande des autorités de certaines wilâya(s). Les femmes du peuple durent faire de longues marches vers les refuges pour y préparer les repas, faire la lessive et le ravaudage, autant que possible pendant que les hommes étaient sortis.

 

La Révolution comme agent d’émancipation

 

On  retrouva des femmes exclues des maquis en Tunisie et au Maroc, voire en  Égypte et en Libye. Certaines poursuivirent des études ou firent des stages professionnels qui concernèrent peut-être au total deux cents personnes: stages d'infirmières à Larache au Maroc, au Kef et à Souk El Arba en Tunisie, d'infirmières et d'assistantes sociales à Alexandrie; au Caire stages à la faculté de commerce, stages de langue, stages de dactylographie, stages militaire dans les transmissions et dans les ateliers de montage d'armement. A Dar Youssef, dans l'Orien­tal marocain, il y eut un projet de camp d'entraînement paramilitaire féminin. Il y eut au moins un  stage de radiodiffusion en Tunisie pour assurer l'émission « la voix de la femme algérienne »...  Mais dans plusieurs cas, des femmes  furent cloîtrées ou cantonnées dans l'inaction et elles durent manifester pour être éduquées ou utilisées.

Pendant toute la guerre, le FLN répandit l'idée que les femmes étaient libérées par la Révolution. Dès lors qu'elles furent censées avoir conquis tous les droits, on passa insensiblement à l'idée qu'elles n'avaient plus rien à réclamer. Dans sa vision populiste unanimiste, et toujours prêt à utiliser des compétences qui pussent renforcer sa clientèle, Boumediene proposa de désigner une femme au C.N.R.A. mais il ne fut pas suivi. Insista-t-il d'ailleurs beaucoup? Le FLN ne fit jamais aboutir le projet d'organiser spécifiquement les femmes dans une association faisant suite à l'U.F.M.A. de la période du M.T.L.D. Rituellement, Madame Chentouf, parfois Madame Francis ou quelques autres dames comme il faut, continuèrent à représenter les Algériens lors de congrès ou de conférences de femmes. Dans la W2, à l'été 1961, l'organigramme du Croissant Rouge Algérien prévit des comités de trois à quatre membres féminins « choisis pour leurs bons sentiments, leur bonne éducation et dans la mesure du possible pour leur instruction ». Ces para-assistantes sociales devaient aussi veiller sur les familles et guider « sur la bonne voie leurs mœurs et leur éducation ».

Non que les motivations n'aient pas existé chez les intéressées. Il est à plusieurs reprises mention, dans les papiers de la W5, d'une "organisation féminine". A Alger, la Zone Autonome d’Alger eut le projet d'organiser les femmes. Quinze jours avant sa mort, à l'été 1961, le responsable de la W4, Si Mohammed, prescrit de constituer des cellules féminines, vraisemblablement en application de directives de l'E.M.G. Au Maroc, existaient des jeunes dynamiques qui auraient pu s'y mettre. Une étudiante issue du mouvement scout, Djamila Rahal, tenta en 1961 d'intéresser le FLN à Rabat à la création d'une nouvelle union des femmes. Au mieux elle fut utilisée comme ses aînées à des fonctions de représentation: elle représenta l'Algérie au congrès des femmes afro-asiatiques du Caire en avril 1960.

Les dirigeants du FLN avaient généralement des épouses. On sait par exemple qu'Abbane se maria à Alger début 1956, que Krim convola en deuxièmes noces un an plus tard dans des conditions qui attirèrent des critiques de moralité feutrées, notamment d'Amirouche; que Boussouf prit femme à Tunis en 1960. Mais rien ne transpire jamais de la vie privée des dirigeants. Les épouses ne paraissent pas aux réceptions et aux galas, et on ne les voit que rarement en dehors de chez elles, à quelques exceptions furtives -dont Madame Ben Tobbal et les épouses de quelques jeunes cadres. Au sommet du pouvoir, tout se passe sensiblement comme les choses se passent dans la société algérienne. On connaît simplement par la rumeur, et grâce à tels de ses poèmes égrillards, le caractère sympathiquement libertin de tel grand poète patriotique algérien. Exceptionnellement, les femmes purent être utilisées comme simples instruments de la politique des chefs: Au moment de l'affaire Lamouri, Krim aurait obligé l'épouse du commandant Abdallah Belhouchet, emprisonné et torturé, mais qui eut finalement la vie sauve, à aller expliquer aux junud stationnés en Tunisie que son mari était un traître.

En 1962, tout était en place pour que les femmes rentrent dans le cocon de leurs foyers d'où la parenthèse de la guerre de libération les avait fait sortir. Globalement, la surabondance des déclarations et des actes virilisants, à quelques exceptions près, ne fit pas vraiment du FLN un parangon de révolution féministe. Les femmes ne furent jamais, ni dans le discours, ni dans la pratique du FLN, prises en considération pour elles-mêmes. Mais, si bien des femmes durent s'incliner et accepter de se resserrer dans le carcan masculin, la guerre, par, ou malgré le FLN,  leur avait tout de même ouvert des horizons. Pour elles, la nouveauté de l'événement était telle que rien ne fut plus comme avant.

 

(*) Cet article a été publié initialement dans le numéro N° 97 (novembre 2003) de la revue Autrement. Nous le republions ici avec l’accord de l’auteur. Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Maghreb Emergent.

(**) Gilbert Meynier, historien et ancien maître de conférences à l'Université de Constantine, est professeur émérite de l'Université Nancy II. Il est spécialiste de l'histoire de l'Algérie sous la domination française.

 

Notes

 

(1) Penseur tunisien soucieux de la place de la femme dans le monde musulman. En 1930, la publication de son livre Notre femme dans la religion et la société, pourtant bien modéré, entraîna sa condamnation par la Zaytûna.

(2) Penseurs égyptiens ayant écrit des ouvrages sur le même sujet.

(3) Union des Femmes Musulmanes d’Algérie : l’organisation féminine du parti indépendantiste M.T.L.D. jusqu’en 1954.

(4) Animatrice, dans le sillage du parti Wafd, du mouvement féminin d'émancipation égyptien dans les années vingt.

(5) Théoriquement retour à l’islam des ancêtres, désigne le mouvement d’aggiornamento de l’islam né en Égypte à la fin du XIXe siècle.

(6) GADANT Monique, Le Nationalisme algérien et les femmes, L'Harmattan, Paris, 1995.

(7) FANON Frantz, L'An V de la Révolution Algérienne, Maspero, Paris, 1959.

(8) Par exemple, Résistance Algérienne, édition B, N° 11 (fin 1956) et N°¡ spécial, février 1957. Les mu­jâhidûn y sont traités dans le même registre.

(9) Cf. AMRANE Djamila, Les Femmes algériennes dans la guerre, Plon, Paris, 1991, p. 247.

(10) Ibid., p. 146.

(11) Soldates, maquisardes.

12) Le la est donné sur le mode bureaucratique concélébration guindé dans BARAKAT DARRAR Anîssa, Nidâl ul mar-a l jazâriyya khilâl il thawra l jazâiriyya, al mu-assassa l wataniyya  lil kitâb, Alger, 1985.; pour plus de spontanéité et d'enthousiasme,  mais tout aussi conformiste avec un supplément de bigoterie, voir  LASFAR KHIÂR Khadija, Al nidâ- ul khâlid, al mu-assassa l wataniyya  lil kitâb, Alger, 1993, dont le dernier chapitre s'intitule « Dieu est le plus grand, Ô martyr de la patrie! »

(13) Cf. AMRANE Djamila, op. cit. supra et le recueil de témoignages recueillis in AMRANE-MINNE Danièle Djamila, Des femmes dans la guerre d'Algérie, Karthala, 1994.

(14) S.H.A.T., *1H1241.

(15) AMRANE Djamila, « La femme algérienne et la guerre de libération nationale (1954-1962) », numéro spécial sur les femmes algériennes,  Cahiers du Centre de Documentation des Sciences Humaines, Oran, 1980.

(16) Depuis le congrès de la Soummam (août 1956), la hiérarchie  des circonscriptions de commandement de l’ALN est, dans l’ordre décroissant : wilâya(s), mintaqa(s), hiyya(s), qism(s).

(17) mujâhidât : combattantes ; musabbilât : combattantes auxiliaires.

(18) AMRANE Djamila, op. cit. supra, p. 254.

(19) P.V. de la réunion du comité de la W1, 22 janvier 1957, S.H.A.T., 1H1631-1.

(20) Proclamation du service d'information de la W2 (été 1958), in ibid., loc. cit.

(21) S.H.A.T., 1H1619-1.

(22) ibid., 1H1636-1.

(23)Ibid., 1H1619-1.

(24) Ibid. *1H1582-1.

(25) Assemblée ; ici, cour de justice, tribunal.

(26) Moudjahid, 6 juillet 1959, cité in GADANT Monique, op. cit., p. 85.

(27) AMRANE Djamila, op. cit., p. 254.

(28) AMRANE Djamila, op. cit., p. 251.

(29) Le premier C.N.R.A. (Conseil National de la Révolution Algérienne, le parlement de la résistance), celui du Caire (août 1957), à se réunir avait été trafiqué par les trois colonels de pouvoir, Belkacem Krim, Abdelhafid Boussouf, Lakhdar Ben Tobbal (les 3 B) : malgré la violente opposition du dirigeant civil du FLN Ramdane Abbane, ils avaient imposé une liste de participants au C.N.R.A. selon leurs vœux, cela à l’encontre de la composition qui avait été arrêtée au congrès de la Soummam.

(30) Directive N° 7 de la W2 m2 du 17 décembre 1958, S.H.A.T. 1H1636-1.

(31) Soldates, maquisardes.

(32) Ibid., *1H1699-1.


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