Connexion S'enregistrer

Connexion à votre compte

Identifiant
Mot de passe
Maintenir la connexion active sur ce site

Créer un compte

Pour valider ce formulaire, vous devez remplir tous les champs.
Nom
Identifiant
Mot de passe
Répétez le mot de passe
Adresse e-mail
Répétez l'adresse e-mail
Captcha
Dimanche, 21 Janvier 2018

  •   Pr. Abderreak Dourari
  • dimanche 29 décembre 2013 13:12

La politique d’arabisation comme rupture avec la pensée universelle (2ème partie)

 

Dans cette seconde partie d’un long article (la première peut être lue ici), le professeur Abderrezak Dourari* explique que le contenu conservateur des politiques linguistiques dans le monde arabe empêche l'arabe scolaire d’absorber la pensée scientifique et philosophique mondiale. La conséquence, écrit-il, en est que la traduction vers cette langue est rendue difficile sinon impossible. Cette situation, souligne-t-il, est davantage compliquée par le fait que la lexicographie/lexicologie arabe reste prisonnière du lissân al-‘arab, un dictionnaire élaboré… au 14ème siècle.

 

 

3) Retard épistémique et hiatus linguistique avec la pensée moderne

 

3.a) Norme linguistique et norme culturelle

 

Daniel Reig, spécialiste de lexicographie/lexicologie arabe, fin connaisseur de la culture arabe et de son histoire et auteur du célèbre dictionnaire As-sabîl, arabe-français, (Larousse), un parmi les rares dictionnaires d’arabe moderne[1], éclaire le lien existant entre norme lexicographique et norme culturelle. Il nous dit : « La norme culturelle est non moins importante car elle se définit elle-même, non pas seulement à l’intérieur de la langue, mais aussi à travers la langue, par le discours que tient une civilisation sur elle-même et sur le monde, discours mythique par définition. Dans le cas de la civilisation musulmane, le mythique est […] surdéterminé par cet aller-retour […] entre un discours fondateur (le Coran), fondateur de la langue et des mythes, et la langue elle-même dans laquelle ce discours est tenu »[2](p72). Plus loin, il précise : «Langue sacrée, la langue arabe a un statut de nature ontologique puisqu’elle est désormais créée par la Parole divine dont elle est porteuse dans le temps même qu’elle est, pour les hommes, créatrice du Monde à travers cette Parole. Le temps n’a donc pas de prise sur elle, puisqu’elle est, sous sa forme coranique, réactualisée depuis quinze siècles en et par chaque individu sous la forme qu’elle avait quand elle est apparue en ces temps originels de la mission mohammadienne[récitation du Coran lors des cinq prières canoniques], dans sa splendeur primordiale. » (p73)

On aurait pu espérer que cette attitude de sacralisation et de figement de la langue arabe classique soit dépassée maintenant et une dissociation intelligente se serait opérée entre la langue de la Révélation et la langue profane des autres domaines au fil des siècles. Mais on déchantera très vite et D. Reig dit explicitement : « Le phénomène est observable, d’une manière encore plus édifiante, dans la pensée arabe contemporaine dont la référence lexicographique principale reste le lisân al-‘arab composé au XIVème siècle par Ibn Al-Manzûr[3] (1232-1311) pour conserver les restes de la culture arabe devenue alors une espèce en voie de disparition. »(p69)

C’est clair, l’idéologie arabe dominante empêche cette langue de faire son aggiornamento sous prétexte de la conserver dans son « état primordial » aussi atemporelle que le serait le texte « exemplaire » qu’elle a véhiculé (Coran), comme si elle n’avait commencé à exister qu’à partir de cet instant précis et s’y était éteinte[4] en lui, en lui étant, fonctionnellement, entièrement réservée, et comme si tous les individus appartenant à ce monde islamique étaient arabophones et parlaient cette variété coranique ! Elle n’est, pourtant, la langue maternelle de personne. Pas même celle de tous les habitants de la Péninsule arabique du temps du prophète[5] puisque les Yéménites parlaient le sudarabique (sabéen et himyarite) et les gens du Nord de l’Arabie parlaient le nabatéen. Réciter mécaniquement recto tono des paroles (fixées au mieux plus de quarante ans après le début de la Révélation dans des conditions aléatoires, polémiques et non définitivement avant le 8ème siècle, avec la fixation de la graphie arabe, ce qui laisse beaucoup de temps pour l’évolution de la langue), même quand elle sont déclarées divines, dans une langue ne signifie pas comprendre cette langue et encore moins la parler.

La croyance en l’immuabilité de l’arabe classique à travers les siècles relève au mieux de la foi, aucunement de la démonstration scientifique ; au pire, l’entretien de la confusion sur l’atemporalité de l’arabe classique vise à empêcher une mise à jour cognitive de la culture et des représentations dans les pays dits arabes qui ébranlerait cette idéologie et ferait perdre à ses tenants leur piédestal politique et économique[6]. La langue et la culture, une fois réputées atemporelles, pourquoi les modes de pensée, les régimes politiques, et les modes de gouvernance ne le seraient-ils pas ? Simple déduction de sens commun comme le constate Georges Steiner[7] : « Comme bien souvent dans la confusion qui est notre lot, le grain vital, la configuration vivante est celle du sens commun. » (p37)

 

3.b) La langue arabe scolaire et l’histoire

 

Silvain Auroux[8], dans un compte rendu synthétique de l’évolution de la pensée linguistique arabe classique, nous parle des débuts de la normalisation/ institutionnalisation de cette langue eu égard à ses nouvelles fonctionnalités sociales, politiques et symboliques de langue officielle de l’Empire islamique sous le calife Omeyade Abdelmalik Ibn Marwân, entre 675 et 705 [la prédication du Prophète Mohammed a eu lieu entre 610 et 632, année de sa mort].

C’est aussi, en plus de cette nécessaire institutionnalisation de l’arabe comme langue officielle de l’Empire islamique, désormais un peu vaste, le besoin de conceptualisation et d’unification du niveau symbolique lié à la fixation du Coran et de son interprétation (comme il en a été du sanscrit ou du latin) en tant que source de légitimation de l’expansion et de la suprématie arabes sur les peuples autochtones (‘açabiyya). Voilà, nous emble-t-il « l’origine et le moteur fondamental de la recherche linguistique dans le monde arabo-islamique »[9].

C’est à cette époque (8ème siècle) que la graphie arabe a été fixée avec tant soit peu de précisions comme l’ajout des points diacritiques souscrits et suscrits pour distinguer les consonnes comme /b/, /t/, /y/, /n/, /th/, /dj/, /h/, /kh/, /z/, /gh/, etc. Abu Al-‘aswad ad-du’alî(m. en 688 ?)aura réussi à établir les parties du discours (al-kalâmu ismun, wa fi’lun wa harf) et la fixation par des points, ajoutés à la fin des mots, de leurs désinences casuelles (al-‘i’râb : ad-damm, al-fath, al-djarr mouvements caractéristiques de la bouche et des lèvres lors de l’articulation).

Al-Khalîl bnu ‘ahmad (m. en 787), réalisa un traité de métrique (selon un algorithme mathématique) puis le premier dictionnaire arabe (kitâb al-‘ayn, consonne dont le point d’articulation est le plus profond dans l’appareil phonateur), suivi par son disciple Sibawwayh (m. en 787) qui réalisa al-kitâb - ouvrage complet de grammaire arabe classique (syntaxe, morphologie, phonétique articulatoire et combinatoire), devenu fondateur en la matière et véritable référence obligée de tous les chercheurs arabes anciens et modernes en linguistique arabe.

A partir du 9ème/10ème siècle, l’intérêt pour la logique aristotélicienne et son rapport à la grammaire[10] émerge dans la pensée arabe classique, dont on se contentera de citer Abu Sulayman (m. en 844) qui a avancé la thèse selon laquelle le langage est le développement logique des sons naturels, amenant par là-même les débats sur l’origine du langage repris par beaucoup de grammairiens y compris Ibn Djinnî dans ses khaçâ’iç ; Az-Zadjâdjî(m. en 948)dans son al-‘idhâh fî ‘ilm an-nahw, a introduit la réflexion logique dans l’explication des causes grammaticales, suivi par Al-Fârâbî (870-950), fin connaisseur de la logique stoïcienne, du livre d’Aristote sur l’interprétation et grand platonicien qui positionne la logique avant tous les arts en lui adjoignant la rhétorique et la poétique. Ibn As-Sarrâdj (m. en 928) a commis son traité de grammaire kitâb al- ‘uçûl fî an-nahw qui éclaire d’un jour nouveau les fondements logiques de la grammaire et enclenche la réflexion logique arabe ancienne qui trouve son expression dans les travaux scolastiques du XIIème/XVème siècles.

N’est-ce pas logique de considérer que ce développement a mené droit vers cette mythique confrontation (munâdhara) entre le grammairien Abu Sa’îd as-sirâfî (m. en 979) et le logicien Abu Bichr Mattâ bnu Yunus (m. en 970), dont les péripéties sont rapportées par Abu Hayyân at-tawhîdî(mort en 1023)dans son Al-‘Imtâ’ wa l-mu’ânasa puis différemment dans ses muqâbasât[11]. Cette confrontation est le témoin de la forte présence de la pensée logique dans la pensée grammaticale arabe. Témoin, certes, mais pas une limite puisque, bien après, les débats philosophiques se sont poursuivis sur le rapport entre langue arabe et logique dont nous citerons Al-Ghazâlî (1068-111), Ibn Rushd (1126-1198) et plus particulièrement Ibn Al-‘anbârî (m. en 1191) dans son luma’ al-‘adilla (= les preuves brillantes) où il expose les degrés de grammaticalité/acceptabilité des énoncés. Enfin, nous nous arrêterons à Abu Hilâl al-‘askarî[12] qui commet Kitâb al-furuq fî l-lugha, un traité de lexicologie arabe dans lequel il montre, fonctionnalisme avant l’heure (à différence de signifiant, différence de signifié), l’inexistence de synonymes dans la langue arabe.

Ce rapide survol nous permet de revoir quelques stations de l’évolution historique de la dynamique pensée linguistique arabe ancienne. Il nous permet aussi de mettre en perspective les attitudes des arabisants contemporains dans le monde dit arabe, s’inscrivant dans la tendance hégémonique des pouvoirs, afin de souligner en creux les postures idéologiques dans lesquelles il se sont emmurés, car l’histoire nous montre qu’il y a bien eu, dans le domaine des études arabes grammaticales et rhétoriques anciennes, autant que dans le domaine philosophique et humaniste, des courants de pensée moderne (de leur époque) rationnels et ouverts que le discours conservateur, notamment religieux, s’évertue à nier. Le fait de s’agripper à des postures conservatrices et à les imposer, tout en oblitérant et culpabilisant ce passé brillant de la pensée arabe ancienne, est en soi une attitude nuisible à cette langue ; comme en lexicographie/ lexicologie où il en a résulté, entre autres dégâts, un retard dramatique de l’arabe scolaire qui, aujourd’hui, l’amoindrit face aux autres langues concurrentes.

D. Reig résume cette posture ainsi : « La lexicographie arabe a subi, à toutes les époques de son histoire, ces contraintes psychosociologiques et, en cette fin de XXème siècle, continue à compiler les sources anciennes pour empiler les sens archaïques et classiques, comme des vagues qui viennent à intervalles réguliers mourir sur la même grève. Elle donne encore, presqu’exclusivement, des versets coraniques et, parfois même, des vers archaïques comme illustration de la langue, sous prétexte qu’''un mot arabe ne meurt pas'' et qu’un Arabe du IVème/Xème siècle serait capable de comprendre tout ce qui s’écrit et se dit aujourd’hui. J’ai déjà évoqué ailleurs le mythe de l’éternité de la langue arabe, simple corollaire, en fait, de la croyance religieuse en la Résurrection (al-ba’t) ». (p69)

C’est ce que nous retrouvons aujourd’hui encore, diffusé dans le cours d’arabe scolaire dans le système éducatif algérien à quelque haut niveau que ce soit. Il est pour le moins curieux qu’on n’ait pensé, dans aucune université arabe, à distinguer l’enseignement de la langue, la littérature et la culture arabes classiques de l’enseignement de la langue et de la littérature arabes modernes en instituant, par exemple, une licence ou une post-graduation de langue et lettres arabes modernes ! Pourquoi n’enseigne-t-on pas non plus l’épistémologie générale des sciences du langage et de la langue arabe elle-même que le professeur Abderrahmane Hadj Salah (entre autres) a déjà entamé dans sa thèse de doctorat d’Etat non publiée? Dans la même veine, s’est-on jamais demandé en vertu de quelle rationalité le lisân al-‘arab, qui date bien du 14ème siècle, composé par un illustre Maghrébin[13], peut-il être tenu pour le réceptacle incontestable et définitif des significations de la langue arabe classique - véhicule du texte de la Révélation (7ème siècle)- qui l’a précédé, en même temps que de celles de la langue arabe moderne - véhicule des textes du 21ème siècle, qui lui a succédé ?

 

4) La perte de domaines subséquente de la langue arabe scolaire

 

Cette posture conservatrice monomaniaque a empêché la lexicographie/lexicologie arabe, source de créativité infinie, d’évoluer et l’a mise, parallèlement à l’accélération des avancées scientifiques de l‘ère de l’intelligence artificielle qui décuple la vitesse et les capacités inventives de l’homme, dans la posture d’un coureur disqualifié d’avance dans la compétition avec les grandes langues de la création et du savoir scientifique qui, elles, ont développé des capacités d’adaptation extraordinaires avec les nouveaux contextes cognitifs.

Confinée par trop de conservatisme à l’auto-contemplation narcissique dans la camisole d’un passé mythique, la langue arabe scolaire a perdu beaucoup de domaines y compris ceux la concernant elle-même. Non seulement le savoir scientifique moderne, en croissance exponentielle, n’est pas produit dans le monde dit arabe, mais, pis, la traduction vers cette langue, avec tous ses défauts, n’est pas désirée et encore moins encouragée institutionnellement. Le retard est si important que les meilleurs traducteurs ont des peines insurmontables face aux domaines scientifiques, même vulgarisés, du fait que la terminologie et le métalangage scientifiques, propriété intrinsèque des sciences, sont les produits condensés d’une pensée qui avance en conceptualisant et ne sont pas de simples mots de la vie quotidienne[14]qui, faut-il le préciser, s’est remarquablement complexifiée.

Il s’agit essentiellement d’établir des typologies culturelles par autant de lexicographes/lexicologues, linguistes, sociolinguistes, ethnologues, anthropologues et de sociologues ou, comme le dit Daniel Reig, de culturologues[15], afin de pouvoir jeter le pont entre un système cognitif et un autre, un contenu encyclopédique et un autre, une culture et une autre, et, en fin de compte, entre une langue et une autre. Pouvoir translater sans demander à ce que le traducteur subsume en lui-même, à la manière d’un thaumaturge, la totalité des fonctions intellectuelles et scientifiques de l’humanité.

A-t-on pensé : de quelles références bibliographiques un chercheur arabisant monolingue dispose-t-il dans les domaines de la pensée scientifique moderne et contemporains dans sa langue de base ? Esquisser une réponse à cette question non triviale permet de montrer l’âpreté du chemin. D. Reig[16], affirme que : « En effet la démarche onomasiologique semble coller au naturel dans la mesure où elle part du concept pour rechercher les signes linguistiques qui lui correspondent ; en d’autres termes, elle part de l’idée à exprimer pour arriver aux mots qui vont permettre d’exprimer cette idée » (p63).

Ayant à l’esprit cette affirmation, pensons à quels termes arabes l’esprit du traducteur, qui aura bien compris les concepts scientifiques dans leur langue étrangère d’origine, aura-t-il recours pour en rendre compte? D’où lui viendraient-ils en l’absence de la pensée elle-même ? Les opérations de déverbalisation et de reverbalisation se feront avec peine en causant de véritables désastres sémantiques qui aplatiront la version arabe et la dépouilleront de sa nécessaire précision terminologique de départ.

Pouvoir traduire présuppose un contexte sociétal d’ouverture, de dynamisme et de liberté de la pensée critique, mais aussi la mise en branle d’un mouvement de pensée socialisé et synergique d’un ensemble d’acteurs scientifiques toutes disciplines confondues. Le maître mot est la création, l’appropriation et la mutualisation des savoirs, car on ne peut atteindre une inter-sémioticité hétéroglosse[17] relativement équivalente dans un contexte de déséquilibre patent entre deux pensées et deux systèmes d’expression mis en compétition, particulièrement en matière de métalangage scientifique.

Où en sont les universités algériennes de cette exigence ?

 

5) Postures épistémologiques

 

L’attitude condescendante des classes au pouvoir (violence symbolique) à l’égard des langues maternelles des Algériens illustre bien l’idée fondamentale développée par P. Bourdieu dans son Ce que parler veut dire[18]. Une tendance importante dans la pensée arabe ancienne continue aujourd’hui encore à nier l’histoire et à perpétuer des mythes de pureté comme ceux de locuteur idéal mais réel (façîh), de langue idéale (façîha), de pieux prédécesseurs (as-salaf as-sâlih), de période islamique idéale (cité de Médine) et de pieux transmetteurs du Coran -longue chaîne de transmetteurs présentés comme des êtres merveilleux, dotés de qualités angéliques…tous dignes de figurer dans La cité idéale de Farâbî (al-madîna al-fâdhila) ou dans Alice dans le pays des merveilles.

La volonté d’imposer une langue ou un registre de langue, qui est celui des classes dominantes, ou celui d’une époque perçue comme primordiale, se fait sous couvert de la recherche d’une certaine « pureté » linguistique platonique qui aurait caractérisé cette langue à une époque mythique. Elle a mené à la chasse au « dakhîl » (intrus), emprunt à une autre langue, et au ‘âmmî (vulgaire)...Cette posture persistante empêche l’arabe scolaire de s’enrichir en empruntant aux langues de sa famille linguistique et aux dialectes modernes décriés comme « dégradation » du parler clair (façîh). Pourtant la langue coranique elle-même contient beaucoup d’emprunts tant au syriaque qu’aux autres langues alentour comme le persan.

 

5.b) Traduction des métalangages scientifiques vers l’arabe

 

Une thèse de doctorat[19] sous notre direction, soutenue à Paris 13/France en mars 2013, a traité de la traduction du métalangage des sciences du langage vers l’arabe scolaire et a abouti à ce même résultat : l’intraduisibilité de ces sciences vers l’arabe scolaire (une revue critique des traductions réalisées par les Tunisiens, Marocains, Libanais, celle de M. Yahiatène[20]).

Nous avons, dans une critique systématique des efforts de traduction de R. Benmalek[21], déjà montré comment la traduction du métalangage scientifique devait s’entourer de précautions afin d’éviter de malencontreuses dérivations ou emprunts eu égard au système morphosyntaxique et sémantique de l’arabe scolaire, mais surtout d’éviter de traiter les termes de métalangage comme s'ils étaient des mots ordinaires ou d’en générer, tenant compte seulement du critère de l’arbitraire absolu du signe ou même en dédaignant la nécessaire hiérarchisation du métalangage scientifique.

En effet, nous rappelions que si la théorie scientifique consiste en « un ensemble de termes, de définitions et de propositions, en relation les uns avec les autres, qui propose une vue systématique d’un phénomène, dans le but d’en rendre compte et d’en prédire les manifestations » (cité par A. Dourari, Ibid.), il est alors évident que traiter le métalangage d’une théorie (car des différences existent entre les théories) pour le translater d’une sémiotique verbale en une autre, devrait se fonder sur la considération que : « Le métalangage scientifique d’une discipline se présente sous l’aspect d’une construction terminologique précise organisée à la manière d’une hiérarchie ou d’un corps de définitions cohérentes, dont le rôle est de permettre la traduction d’un langage-objet (dont les termes sont ambigus) dans ce langage-outil (dont les termes sont préalablement et explicitement définis). C’est pour cela que le métalangage est dit translatif. » (cité par A. Dourari, Ibid.)

On sait que cette attitude nonchalante ou pusillanime (terreur intellectuelle inspirée par la violence symbolique ou physique des conservateurs) est ancienne dans les travaux d’intellectuels arabes, y compris auprès de sommités comme Averroès. Khalid Zekri, dans un article intitulé « La mémoire culturelle et historique »[22] rapporte :             « Dans le même livre, Kilito évoque le commentaire de La Poétique d’Aristote par Averroès dans l’avant-dernier chapitre intitulé ''yawmun fî hayât ibn rushd''…Celui-ci s’appuyant sur la traduction de Mattâ ibn Yunous, a utilisé le madîh [=l’éloge] pour désigner la Tragédie et le mot al-hijâ’ [= le satyre]pour définir la Comédie. Il a, par-là même, reproduit le même dans l’autre en réduisant l’épistémologie de la dramaturgie grecque à l’épistémologie de la poétique arabe…Derrière la fausse traduction des notions de tragédie et de comédie, le commentaire d’Averroès trahit ce qu’il tente de dissimuler : l’inquiétude du philosophe musulman envers la mimési.» (p 147).

Dans la même veine, on peut rappeler la traduction arabe de La comédie divine de Dante qui a été amputée de ce qui se rapporte à l’Islam ou même du texte des Mille et une nuits dont la publication in extenso a été source de graves troubles provoquées par les conservateurs égyptiens et dont la copie a été retirée du commerce.

Les conservateurs arabes, on le sait, agissant en censeurs et s’arrogeant le statut de tuteur/recteur de la conscience de la société, veulent tenir cette dernière en laisse dans la limite de la pensée et de la bibliographie agréées par eux. Il ne sied pas, ici, de faire l’inventaire des choix traductionnels malheureux que M. Yahiatène a été amené à faire, mais je crois devoir dire que beaucoup des termes qu'il a posés, la plupart du temps sous les pressions conjuguées de contraintes dont nous avons esquissé les contours ci-dessus, ne sont pas exemptes de cette critique. Ainsi dans sa traduction du livre pionnier de K. Taleb Ibrahimi[23], on le voit passer du titre original « Les Algériens et leur(s) langue(s)… [Noter le pluriel] à Al-djazâ’iriyyûn wa l-mas’ala l-lughawiyya [=Les Algériens et la question linguistique] où la pluralité est effacée au profit du singulier qui n’était qu’une option dans le titre originel et devenu seule possibilité en vertu de la traduction arabe.

 

5.c) La sociolinguistique et l’arabe scolaire (dit fuçhâ)

 

Dès l’abord, on constate que le terme fuçhâ, appliqué à la langue arabe moderne et contemporaine, suggère un ascenseur toujours fonctionnel reliant les phases traversées par cette langue - la plus anciennement connue et la plus récente -, comme si l’arabe pouvait traverser l’histoire sans altération (comme l‘ombre traverse la rivière sans se mouiller, dit une devinette kabyle !)

Par ailleurs, afin de suggérer l’importance fonctionnelle postulée de l’arabe scolaire, il en est qui iront rechercher des aspects de théories qui n’ont rien à voir avec la situation sociolinguistiques des sociétés arabes. C’est ainsi qu’est sollicitée la théorie du continuum linguistique dans laquelle le locuteur des sociétés arabes est perçu comme un personnage capable de passer imperceptiblement de sa langue maternelle (suggérée comme étant nécessairement de l’arabe et le même partout), en transitant par un arabe médian et enfin arrivant jusqu’à un arabe soutenu ! La fausseté d’une telle perception est évidente, car le registre soutenu n’est disponible que pour les happy few, les locuteurs jouissant d’un haut niveau de formation universitaire, alors que cet arabe médian demeure, depuis son invention, un objet insaisissable. Ensuite, il ne s’agit pas tant de registres de langue que, carrément, de langues différentes : l’égyptien, l’algérien, le libanais, le khalîdjî… opposés entre eux et à cet arabe scolaire ou façîh.

Affirmer, par exemple, que l’arabe scolaire (dit fuçhâ) est la langue commune des sociétés arabes (en fait des élites arabisantes dans ces sociétés très différenciées) et que cela lui suffirait pour mériter les « immenses » efforts qui lui sont consacrés, tranche comme un oxymoron avec ces sempiternelles complaintes pathétiques sur l’absence de coordination (en dépit du fameux markaz tansîq at-ta’rîb, de L’ALECSO et des madjâmi’ al-lugha l-‘arabiyya) en matière de création néologique ou d’arabisation des terminologies de la pensée scientifique contemporaine, où le quant à soi prévaut : si cette langue était réellement commune aurait-on eu cette cacophonie terminologique ? Aurait-on eu besoin d’arabiser ? Mais le problème est ailleurs, on vient de le montrer.

 

5.d) Pour conclure : La mise à mort du champ du savoir

 

A quel type de savoir peut-on s’attendre quand on a coupé celui-ci doublement des sources rationnelles occidentales, productrices des connaissances scientifiques modernes en état de continuelle mutation, d’un côté, et des sources rationnelles arabes anciennes, en implémentant la politique d’arabisation conservatrice ? A cette situation déjà dramatique, on ajoute la mise du savoir scientifique sous un double étouffoir : la pensée religieuse la plus violente et la plus fermée, adossée à une pensée dite nationaliste (au pouvoir depuis une éternité) tout aussi fermée et rétrograde ! Quelle résistance peut-il rester au champ scientifique universitaire quand on ajoute à tous ces obstacles majeurs, celui de l’installation de toute la chaîne de commandement de l’université et du système éducatif sous le dictat des plus médiocres, puisqu’aucune élection n’y est permise ?

L’hétéronomie du champ du savoir et sa progressive destruction constituent, pour les pouvoirs arabes illégitimes et autoritaires, un puissant bouclier contre le changement social qui renforce l’effet repoussoir de l’islamisme qu’ils entretiennent à cet effet. Gageons que l’intensification de la communication à l’échelle mondiale grâce à l’Internet et aux réseaux sociaux - que les ultralibéraux et les opinions progressistes occidentaux empêchent de censurer pour des raisons commerciales, pour les uns, et humanitaires, pour les autres) soutiendra les opinions locales arabes qui militent pour le changement social. Le printemps arabe n’en est qu’un précurseur que tous les dictateurs arabes ont vilipendé, et pour cause !

Cependant, des intellectuels œuvrent à diffuser le savoir scientifique critique et feus Mohammed Yahiatène et Djamel Guerrid, hommes pétris d’algérianité, de maghrébinité et d’humanisme, humbles, compétents, ouverts sur la pensée universelle, furent des universitaires dignes qui ont agi dans ce sens. « L’homme de qualité, dit Confucius[24], recherche ce qui est vertueux et le maximum de lui-même ; l’homme vulgaire recherche ce qui est profitable et le maximum des autres ». M. Yahiatène et Djamel Guerrid étaient des hommes de qualité.

 

(*) Titulaire d’un doctorat en analyse du discours soutenu à l’Université de la Sorbonne en 1993, le professeur Abderrezak Dourari dirige depuis début 2005 le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement du tamazight au ministère de l’Education nationale. Il a publié plusieurs ouvrages en France et en Algérie.

 

 

Lire du même auteur :

La politique d’arabisation comme rupture avec la pensée universelle (1ère partie)

Hétéronomie du champ du savoir et effondrement du système éducatif en Algérie

 

Notes

[1] Daniel Reig se présente lui-même ainsi : « Mon entreprise lexicographique, qui est concrétisée dans la confection du dictionnaire as-sabîl, se situe donc au carrefour de la tradition et de la modernité. La tradition c’est celle que les linguistes de l’âge d’or de la civilisation arabe ont puissamment contribué à installer par une réflexion extrêmement riche et nuancée, mais ignorée tout à fait par les fabricants arabes contemporains de dictionnaires. La modernité, c’est celle de l’analyse métalinguistique actuelle qui va puiser ses sources dans un structuralisme authentique et dans les découvertes de la sémiotique. Et c’est parce que cette modernité à la pointe de la recherche scientifique est vécue profondément qu’elle n’a pas honte de renouer avec la tradition », in Al-Lisâniyyât, revue du CRSTDLA, n°11, 2006, Alger, pp 39-64.

[2] Daniel Reig, « Dictionnaire et idéologie dans la culture arabe », in Studia Islamica, Ex fasciculo LXXVIII, Maisonneuve et Larose, MCMXCIII (1993), p72.

[3] Ibn Mandhûr dit al-maghribî.

[4] Djamel Kouroughli, « Moyen arabe et questions connexes », UMR 7595 CNRS, disponible sur le site .www.cnplet.net.

[5] Djamel Kouloughli, « hawla târîkh al-lugha al-‘arabiya, muqâbala ‘adjrathâ al-‘ustâdha salâm dyab ma’a ad-duktûr djamel kouloughli », ENS de Lyon, le 14/11/2007 (disponible sur www.cnplet.net.

[6] Abderrezak Dourari, « La langue arabe scolaire a été imposée comme une vision conservatrice du moment », in Algérie News, quotidien national algérien, du 4/7/2010, p19.

[7] Georges Steiner, Errata, Récit d’une pensée, Gallimard, Paris, 1998.

[8] Sylvain Auroux, La philosophie du langage, PUF, Paris, 1ère éd., 1996 p365 sq.

[9] Sylvain Auroux, Ibid.

[10] Sylvain Auroux, Ibid.

[11] Abderrezak Dourari, Dialogue entre le Maghreb et le Machreq, le discours idéologique arabe contemporain, Thèse de doctorat de la Sorbonne, Paris, 1993, pp 236-247.

[12] Une parmi les références préférées de Mohammed Yahiatène

[13] A. Dourari, « Algeria: Cultural Multiplicity and Unity Dialectics », Inédit, in Multiculturalism in North Africa, sous la direction de Moha En-Nadji (à paraître Routeledge, 2014).

[14] A. Dourari, « Fonctionnement du métalangage scientifique et problème de la traduction vers la langue arabe scolaire », in Al-Lisâniyyât, Revue du CRSTDLA, n°11, 2006, Alger, p83-100.

[15] Daniel Reig, « Sémasiologie/onomasiologie : la voie arabe de la lexicographie », in Al-Lisâniyyât, n°11/2006, Alger, p39-63.

[16] Daniel Reig, Ibid, p63.

[17] A. Dourari, « La formation en master de traduction à l’université d’Alger : la part du savoir faire empirique et celle des sciences du langage », Conférence, Beyrouth, du 12 au 15/05/2010.

[18] Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques, Fayard, Paris, 1982.

[19] Sibachir Zina, La traduction en arabe de la terminologie des sciences du langage ; structuration morphosémantique des unités terminologiques : approche traductive français-arabe, codirigée par A. Dourari et Gérard Petit, Paris 13 et Alger2, mars 2013.

[20][20] Dominique Maingueneau, Les termes clés de l’analyse du discours, Seuil, Paris, 1996

[21] In Al-Lisâniyyât, N°11, Op. Cit., Alger, 2006.

[22] Khalid Zekri, « la mémoire culturelle et historique », in Repenser le Maghreb et l’Europe, Hybridations, Métissages, Diasporisations, s/d de Alfonso de Toro, Khalid Zekri, Réda Bensmaya et Hafid Gafaiti, L’Harmattan, Paris, 2010.

[23] Taleb al-Ibrahimi, Khaoula, Les Algériens et leur(s) langue(s), Al-Hikma, Alger, 1998

[24] Cité in O. Aktouf, Halte au gâchis, en finir avec l’économie management à l’américaine, Arak Ed., Alger, 2013


Évaluer cet élément
(0 Votes)

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.